Lorsque le chef d'entreprise Wojciech Kostrzewa a participé à une mission économique polonaise à Kiev le mois dernier, il y a trouvé l'atmosphère "très bonne" et un esprit de collaboration avec ses homologues ukrainiens.
Mais quelques jours plus tard, le charme a été rompu et une polémique a éclaté entre les deux pays à propos d'événements survenus il y a plus de 80 ans.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a exaspéré les Polonais en signant un décret fin mai, baptisant une unité militaire du nom de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), une organisation nationaliste tenue en Pologne pour responsable de massacres de civils pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le différend s'est rapidement transformé en la pire crise entre les deux voisins et alliés depuis le début de l'invasion russe en 2022.
Des semaines de querelles ont culminé avec l'absence de M. Zelensky à la Conférence sur la reconstruction de l'Ukraine la semaine dernière à Gdansk dans le nord de la Pologne.
A présent, M. Kostrzewa - qui dirige une union d'entreprises regroupant les plus grandes sociétés polonaises - appelle les responsables politiques à "construire l'avenir et de ne pas se concentrer sur le passé", exhortant les deux gouvernements à ne pas "gâcher" leurs liens étroits.
"L'objectif était de normaliser les relations et d'exclure l'économie de ce différend, qui doit relever des historiens", a-t-il dit.
Il avait espéré que la conférence de Gdansk la semaine dernière - où l'absence de Zelensky pesait lourd, mais où officiels et investisseurs des deux pays ont conclu des accords et se sont côtoyés - serait une première étape de retour à la normale.
Mais cet espoir a commencé à s'estomper au cours du week-end. Varsovie s'attend toujours à ce que M. Zelensky fasse volte-face sur sa décision concernant l'UPA, geste inacceptable pour Kiev.
Alors que le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a appelé à Gdansk au "respect mutuel" - ainsi qu'à la "compréhension de sa propre histoire", dimanche, M. Zelensky a lancé: "Plus jamais personne n'imposera aux Ukrainiens les héros qu'ils honorent".
- "Une partie de l'écosystème de la Pologne" -
Environ 1,5 million d'Ukrainiens résident en Pologne - réfugiés ayant fui l'invasion russe et migrants économiques vivant depuis des années dans ce pays membre de l'Union européenne.
Mais le sentiment anti-ukrainien a fortement progressé en Pologne ces derniers mois, et il est désormais relayé par le président nationaliste Karol Nawrocki et les partis d'extrême droite, qui cherchent à exploiter politiquement les différends historiques.
"Le monde des affaires y est directement opposé", a déclaré M. Kostrzewa, en soulignant que la main-d'oeuvre ukrainienne en Pologne constitue "une partie très importante de l'écosystème économique du pays".
La Pologne est le principal partenaire commercial de l'Ukraine en Europe et sert de plaque tournante logistique pour ses exportations.
Environ 30.000 entreprises détenues par des Ukrainiens se sont enregistrées en Pologne depuis l'éclatement de la guerre, selon M. Kostrzewa.
"Une partie de l'économie de l'Ukraine est déjà dans l'UE grâce à la Pologne", a-t-il dit, ajoutant qu'il pensait que les Ukrainiens installés en Pologne pourraient jouer un rôle déterminant pour aider Kiev dans sa candidature à rejoindre le bloc.
Malgré les tensions actuelles, la Pologne, qui a entrepris des réformes dans les années 1990 et a rejoint l'UE en 2004, reste un modèle pour l'Ukraine, a-t-il indiqué.
Son développement "montre qu'un pays qui était en faillite au début des années 1990 a pu - grâce aux réformes et aux efforts conjoints de la classe politique et de la société - devenir la 20e économie mondiale", a-t-il dit.
- Les querelles c'est pour les politiciens -
La conférence de Gdansk était centrée sur la reconstruction de l'Ukraine après la guerre.
Les entreprises polonaises espèrent que le fait d'être aux portes du pays les aidera sur ce terrain et qu'elles ne seront pas éclipsées par leurs homologues occidentales si, et lorsque, un accord pour mettre fin à la guerre est trouvé.
Certains entrepreneurs polonais et ukrainiens présents à Gdansk ont déclaré à l'AFP que l'affrontement était exclusivement politique.
"C'est uniquement pour la classe politique", a déclaré Vitalii, d'origine ukrainienne, qui représentait un fabricant polonais.
"Nous ne sommes pas des politiciens. Nous voulons aider et développer les affaires", a renchéri Michal Rzepnikowski, dont l'entreprise Endolink exporte des prothèses en Ukraine.
Remuer le passé "n'est pas une priorité pendant la guerre", selon lui.